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Je devais avoir vingt deux ou vingt trois (c’était il y a peu, finalement). J’étais célibataire – sans enfant et, cet été-là, je gardais l’appartement de ma mère. Un appartement étonnant, dans un petit village, sur la Seine, avec un ponton, un chemin de halage, et des heures de marche poétique.

J’étais donc dans cet appartement, avec les chiens, sans aucun contact avec l’extérieur, à part un téléphone fixe. (Heures bénies où nous n’avions pas la tentation de communiquer à tout moment… je n’étais pas la talk-junk d’aujourd’hui).

Parmi les livres de la bibliothèque familiale, ou du moins ce qu’il en restait, car un divorce, deux déménagements, d’une immense maison à un appartement, avaient considérablement réduit les priorités littéraires de chacun, les trois tomes des Gens de Mogador avaient survécu, inébranlablement coincés entre Foucault et un Grévisse, juste devant les Encyclopédies Universalis et des albums photos dont celui de 1987 que j’aurais bien foutu en l’air, pour des raisons qui nous concernent, mon appareil dentaire et moi.

Ma grand-mère l’avait lu, passé à ma mère, ma mère l’avait lu et voulait me le passer. Mais voilà, j’avais vingt deux ans, j’étais définitivement snob, j’avais lu Sartre à dix ans, Verlaine à huit et non, je ne lisais pas de roman de gare, sauf San Antonio parce qu’on me l’avait vaguement déconseillé, tout en le laissant à ma portée. Bref, les histoires de bonnes femmes, les sagas, les trucs nunuches à lire à la plage, pas mon truc.

C’était l’été, et c’est ce qui m’a sauvée de ma propre bêtise. Il faisait chaud, je m’ennuyais, j’avais lu tous les livres, écrit de délicieux poèmes sur le chemin de halage. J’ai baissé ma garde. A l’abri de cet appartement, dans cette maison étrange du XVIeme siècle, personne ne saurait que j’avais fini par céder au bonnefemmisme, à la transmission familiale et à la facilité.

 

Au beau milieu du XIXeme siècle, Julia a dix-sept ans, de beaux cheveux, des yeux couleur huître, une petite taille. Elle est la fille d’un royaliste convaincu, Angelier, qui la destine à un fort beau mariage, avec qui aura les mêmes opinions que lui. Mais Julia rencontre Rodolphe, un géant de dix ans son aîné, roturier, fils d’un officier bonapartiste. Son père s’oppose. Julia ne plie pas.

Dans un roman populaire historique, Julia s’enfuirait avec Rodolphe, le perdrait, deviendrait courtisane, comédienne, gravirait les échelons du pouvoir à coups de reins et de manipulation.

Dans les Gens de Mogador, Julia va au couvent, tient bon, promet et se dédie. Rodolphe l’attend, ils se marient et, ensemble, reconstruisent Mogador, énorme bâtisse en ruine, nommée ainsi à cause de la bataille, et y vivent.

L’histoire les traverse, Suez, bals de la princesse Eugénie, guerre contre les Prussiens. La vie les traverse également, se fait maladie incurable pour ceux qu’ils aiment, de l’enfant mourant dans leurs bras aux anciens disparus sans un mot de pardon.

Puis Julia laisse le domaine à Ludivine, sa belle-fille, et à Dominique, sa petite-fille.

Durant trois générations, des femmes se battent avec ce qu’elles sont, laissant les hommes partir à la guerre, séduire, tenter l’aventure sous toutes ses formes, pendant qu’elles tiennent les rênes de Mogador.

 

La grande force du roman tient au style d’Elisabeth Barbier, à la mélancolie et à l’humour qu’elle y infuse. Le temps passe sur Mogador, les fêtes passent, de la robe à crinoline au tailleur, de la cuisine au salon enfumé de cigares et de livres. Julia ne changera pas la face du monde, ne prouvera pas que les femmes doivent se libérer, cracher leur indépendance à la tête des hommes. Au centre de l’histoire, il y a un grand amour et ses aménagements, ses compromis, ses tours de passe-passe, ses mains malheureuses.

 

 

J’étais snob, oui. Mais parmi tous les personnages que j’ai aimés, il y a Julia, en robe de tous les jours, penchée sur un enfant malade, son livre de comptes à la main, ses yeux gris cherchant Rodolphe, Ludivine en robe blanche, capricieuse et passionnée, suivant Frédéric en ravageant les cœurs des autres hommes, et Dominique, seule dans un monde détruit par la guerre, attendant Numa sans jamais pleurer sa vie perdue.

 

 

J’ai lu ce livre durant trois jours, allongée sur un lit, ne me levant que pour promener mes chiens et grignoter.

Lorsque j’ai écrit Narcogenèse, et qu’il a fallu parler de cette grande bâtisse qu’est le Chais, des femmes dans la transmission et des hommes absents, Mogador est revenu. A resurgi, plus exactement.

Et lorsque l’homme qui partage ma vie me retrouve replongée dans ce livre, il a une petite moue et dit « Ah, tu es dans cette humeur-là… ».

 

Ce livre s’inscrit également dans mon histoire. La transmission familiale veut qu’une Julia de ma famille, prénommée Céline, petite, brune, aux yeux gris, épousât un homme que tout le monde réprouvait. De grande bâtisse, il n’y eut point. Nous ne sommes définitivement pas des bâtisseurs.

 

Il n’y a pas de grande vérité historique dans les Gens de Mogador, ni de grande réflexion sur le statut de la femme. L’amour y est solide, étrange, coincé entre le trivial et le sublime, le regret et le tourbillon.

Il n’y a sans doute pas de vérité dans l’histoire de mon aïeule à particule épousant un palefrenier contre toute sa famille.

Ce n’est pas le propos. Ce qui importe, en fait, dans toutes ces histoires-là, ce n’est pas la vérité, ni l’analyse, ni les détours que prend la littérature pour se caler dans sa propre histoire, ni ceux que prend la transmission familiale pour glorifier une aïeule aimée.

 Ce qui importe, là, précisément, c’est la petite histoire qui devient légende.

Tag(s) : #Des livres par ci par là

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